Le ministre Jean Ollessongo Ondaye et le « fatwa mbochi»
Depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation, Jean Ollessongo Ondaye s’est engagé dans un vaste discours de moralisation de l’administration publique. L’homme promet désormais de lutter contre la corruption, l’indiscipline, les passe-droits, le manque d’éthique, l’affaiblissement de l’autorité de l’État, les dérives comportementales ainsi que les antivaleurs qui gangrènent son ministère. Dans ses prises de parole officielles, le nouveau ministre se présente comme un défenseur de la rigueur républicaine et de l’ordre institutionnel. Une posture qui tranche avec l’image d’un ancien cadre issu des heures les plus troubles du pouvoir congolais, marqué par les violences politiques, les logiques claniques et les méthodes d’intimidation héritées des années de guerre.
Car si l’homme peut évoluer, se convertir politiquement ou administrativement en raison de ses nouvelles fonctions, il demeure toujours utile de relire certaines pages du passé afin de mieux comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. La mémoire politique reste un outil essentiel d’évaluation des dirigeants, surtout lorsqu’ils prétendent aujourd’hui incarner l’autorité morale de l’État.
Et c’est précisément une page sombre de l’histoire récente du Congo qui vient jeter une ombre sur la crédibilité de cette nouvelle croisade républicaine menée par Jean Ollessongo Ondaye.
L’affaire d’Oyo : quand la justice traditionnelle supplante l’État
Au lendemain de la guerre du 5 juin 1997, un épisode particulièrement troublant aurait marqué les cercles du pouvoir à Oyo. Une somme d’argent appartenant à Claudia Sassou Nguesso aurait été volée dans sa résidence privée. Le personnel travaillant dans cette demeure fut rapidement soupçonné d’être à l’origine du vol. Plusieurs personnes furent arrêtées et présentées à la gendarmerie afin d’être traduites devant la justice conformément aux lois de la République. Mais l’affaire prit une tournure inquiétante lorsque certains notables et chefs traditionnels mbochi décidèrent d’écarter la voie judiciaire classique pour privilégier une forme de justice coutumière particulièrement brutale : selon cette logique, les présumés voleurs devaient avoir les mains coupées.
Cette décision provoqua de vives contradictions jusque dans les milieux des cadres mbochi eux-mêmes. Nombre d’entre eux estimaient qu’il fallait respecter les institutions judiciaires et laisser les tribunaux se prononcer conformément au droit moderne.
Pourtant, selon plusieurs témoignages évoqués dans les cercles politiques de l’époque, Jean Ollessongo Ondaye se serait rangé du côté des partisans de cette sanction coutumière extrême, apportant ainsi son soutien au « fatwa » prononcé par certains notables traditionnels.
Une inquiétude pour l’État de droit
Cette page de l’histoire suscite aujourd’hui de nombreuses interrogations quant à la vision réelle de l’autorité publique portée par celui qui dirige désormais le ministère en charge de la police, de la gendarmerie et des services de sécurité intérieure. Car placer à la tête d’un tel ministère un homme associé, même indirectement, à une logique de justice expéditive inquiète certains observateurs de la vie politique congolaise. Beaucoup redoutent que des pratiques arbitraires puissent progressivement se banaliser au nom du maintien de l’ordre ou de la lutte contre le banditisme.
Cette inquiétude grandit d’autant plus que certaines méthodes musclées semblent déjà tolérées dans les appareils sécuritaires du pays. Plusieurs critiques pointent notamment les pratiques attribuées au Serge Oboa dans sa lutte contre le banditisme urbain, méthodes jugées parfois excessives sans provoquer de véritable débat national. Dès lors, une question se pose : la logique du « fatwa » ne risque-t-elle pas, demain, de devenir implicitement légitime sous couvert d’efficacité sécuritaire ?
Le spectre de Foday Sankoh
C’est dans ce contexte que certains critiques établissent un parallèle provocateur entre Jean Ollessongo Ondaye et Foday Sankoh, tristement célèbre pour les atrocités commises durant la guerre civile en Sierra Leone. Chef du Front révolutionnaire uni (RUF), Foday Sankoh est resté dans l’histoire comme l’un des symboles de la barbarie des conflits africains des années 1990. Ses combattants mutilaient les civils en coupant mains, pieds, lèvres ou oreilles, plongeant la Sierra Leone dans une terreur indescriptible.
Bien entendu, la comparaison demeure politique et symbolique. Mais elle traduit la peur d’une partie de l’opinion de voir ressurgir, sous des habits institutionnels modernes, des réflexes autoritaires et des pratiques héritées des périodes les plus sombres de l’histoire congolaise.
Pourquoi cet article ?
Nous avons écrit cet article non pas pour désavouer la nomination du général Jean Ollessongo Ondaye à la tête du ministère de l’Intérieur, mais pour mettre la puce à l’oreille des Congolais sur ce passé, ainsi que sur les violences qui pourraient surgir dans le pays en cas de disparition soudaine de Denis Sassou Nguesso, dont la maladie et le poids de l’âge ne cessent d’affaiblir l’autorité physique et politique. La question de la transmission du pouvoir au Congo demeure aujourd’hui une source majeure d’incertitudes, de tensions et de risques de déstabilisation. Dans un système politique fortement structuré autour de la personne du chef de l’État, les luttes de succession pourraient réveiller des réflexes de violence, des règlements de comptes et des logiques de force que l’histoire récente du pays n’a jamais totalement effacés. C’est pourquoi il est indispensable d’interroger le parcours, les convictions profondes et les pratiques passées de ceux qui détiennent aujourd’hui les leviers de la sécurité publique. Car au-delà des discours sur la discipline, l’ordre ou l’autorité de l’État, le Congo a surtout besoin d’institutions républicaines capables de protéger les citoyens, de garantir la justice et d’empêcher le retour des heures sombres.
Serge Armand Zanzala,
Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika