L'Événement | Congo, Gabon*
*Biens mal acquis : Libreville demande le jugement de la première dame congolaise*
Par Antoine Rolland
Publié le 11.09.2026 à 4h40 GMT 5 min Read in English
Dans leurs observations transmises à la justice française, les avocats de l'État gabonais soutiennent le renvoi d'Antoinette Sassou-Nguesso et Omar-Denis Junior Bongo devant le tribunal correctionnel de Paris dans l'affaire des "biens mal acquis". Cette note de 53 pages, communiquée le 8 septembre, et consultée par Africa Intelligence, menace de fragiliser les relations entre les deux présidents.
C'est un simple acte de procédure qui pourrait durablement raviver les tensions entre le Congo et le Gabon. Le 8 septembre, les conseils de la République gabonaise, Raphaël Gauvain, avocat associé au cabinet Stephenson Harwood, à Paris, et Vivien Makaga-Pea, ont déposé leurs observations auprès du premier vice-président chargé de l'instruction au tribunal judiciaire de Paris, Serge Tournaire, en réponse au réquisitoire définitif du Parquet national financier (PNF), daté du 21 juillet.
Le ministère public demande à ce que soit jugé l'ensemble des personnes et sociétés visées par le réquisitoire dans le volet gabonais de l'affaire dite des "biens mal acquis". Dans leur argumentaire de 53 pages, consulté par Africa Intelligence, les avocats du Gabon, constitué partie civile dans la procédure, soutiennent la demande du PNF. Ils citent ainsi expressément la première dame du Congo, Antoinette Sassou-Nguesso.
Outre l'épouse du président congolais Denis Sassou-Nguesso, les conseils du Gabon ciblent aussi – parmi la liste des 23 personnes physiques et morales concernées par cette affaire – ses petits-enfants issus du mariage entre l'ancien président gabonais Omar Bongo et sa défunte fille Édith Lucie Bongo Ondimba. Le chef de l'État congolais, en visite à Paris au moment de la transmission de cette lettre, a ainsi découvert avec stupéfaction que les noms d'Omar-Denis Junior Bongo, qui fait également fonction de conseiller informel sur les grands dossiers diplomatiques, et Yacine Queenie Bongo, figurent sur le document. Tous deux sont mis en examen de neuf chefs de recel de détournement de fonds publics, de corruption active et passive et d'abus de biens sociaux.
Libreville, partie civile
Envoyée au juge d'instruction Serge Tournaire et à l'ensemble des avocats des mis en cause, la missive est rapidement arrivée entre les mains de Denis Sassou-Nguesso. Le président congolais, furieux contre son homologue gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema, a évoqué le dossier lors de son entretien avec le chef de l'État français, Emmanuel Macron, dans la matinée du 9 septembre à l'Élysée.
Le dossier des présumés biens mal acquis par la famille Bongo s'est ainsi invité au menu d'une rencontre officielle consacrée principalement à des dossiers stratégiques, notamment la situation dans l'est de la RDC (AI du 10/09/26). Denis Sassou-Nguesso en a discuté le même jour avec l'avocat de l'État congolais, Jean-Charles Tchikaya. Contacté par Africa Intelligence, ce dernier s'est refusé à tout commentaire.
L'initiative des avocats du Gabon a d'autant plus irrité le chef de l'État congolais qu'il comptait sur un désistement de Libreville en tant que partie civile pour affaiblir la procédure. Son objectif était ainsi de limiter les risques judiciaires pesant sur son épouse et ses petits-enfants.
Le réquisitoire du PNF avait été signé lors de la même semaine que les célébrations du mariage d'Omar-Denis Junior Bongo à Libreville en présence de Brice Clotaire Oligui Nguema, de Denis Sassou-Nguesso et de leur homologue équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (AI du 30/07/26). Ce qui avait alors été considéré comme une marque d'égard du président gabonais envers la famille Sassou-Nguesso, et avait quelque peu apaisé les tensions entre Brazzaville et Libreville. La transmission du mémoire d'avocats contraste avec ce geste et est perçue par Denis Sassou-Nguesso comme une attaque directe contre les siens. Pour les conseils de Libreville, cette démarche s'inscrit dans un cadre strictement juridique et n'a aucune considération personnelle.
Diplomatie familiale
Depuis son arrivée au pouvoir, le 30 août 2023, Brice Clotaire Oligui Nguema s'est pourtant employé à régler les différends avec son voisin. En octobre de la même année, il s'était rendu à Oyo (département de la Cuvette), fief de Denis Sassou-Nguesso, avec Omar-Denis Junior Bongo et Yacine Queenie Bongo sur la tombe de leur mère, Édith Lucie Bongo Ondimba. Le nouveau chef de l'État gabonais leur avait également restitué plusieurs biens immobiliers ayant appartenu à l'ancien président Omar Bongo, à Libreville comme à Franceville, dans le Haut-Ogooué (AI du 04/07/25).
Cette diplomatie familiale visait à rompre avec le positionnement de son prédécesseur Ali Bongo (2009-2023) avec le pouvoir congolais, teinté de méfiance réciproque. Sous le précédent régime, Omar-Denis Junior Bongo n'était pas le bienvenu à Libreville, où ses déplacements ont pu être entravés (AI du 30/04/20). Sa marginalisation avait contribué à tendre fortement les relations entre les deux capitales.
Les premiers mois de détente entre les deux présidents ont toutefois, au fil du temps, laissé place aux sujets de discorde. La volonté de Brice Clotaire Oligui Nguema de reprendre en main les actifs et les réseaux de l'ancienne famille présidentielle Bongo a eu des effets de bord sur les intérêts présidentiels congolais.
Irritant supplémentaire
Fin 2024, le chef de l'État gabonais voulait notamment s'attaquer à Delta Synergie, la puissante holding familiale des Bongo, ainsi qu'à la gouvernance de la banque régionale BGFIBank, avant de reculer, entre autres sous la pression de la présidence congolaise (AI du 29/11/24).
Brice Clotaire Oligui Nguema se méfie également de l'activisme des partisans restés fidèles à Ali Bongo au sein du Parti démocratique gabonais (PDG). Ces derniers, menés par Ali Akbar Onanga Y'Obegue, sont suspectés d'avoir pu bénéficier d'aides financières de Denis Sassou-Nguesso (AI du 16/06/26).
Le dossier des biens mal acquis constitue désormais un irritant supplémentaire. Le procès à venir vise en premier lieu plusieurs membres de l'ancien clan présidentiel gabonais, à commencer par Pascaline Bongo, fille aînée d'Omar Bongo et figure tutélaire de la famille, en froid avec l'actuel président gabonais, son demi-frère. D'autres héritiers d'Omar Bongo, parmi lesquels Jeff Bongo Ondimba, Arthur Bongo, Betty Bongo et Grâce Bongo, sont également concernés par la demande de renvoi.
Confiscation et restitution
La procédure française vise aussi des sociétés qui auraient contribué à l'acquisition de biens immobiliers avec des fonds publics, notamment BNP Paribas, les sociétés civiles immobilières (SCI) Émeraude et Les Orchidées d'Eden. On y retrouve enfin la Française Élisabeth Gandon, ancienne associée au sein de l'agence immobilière AICI de la première dame ivoirienne Dominique Ouattara (AI du 27/07/22), ainsi que l'avocat personnel d'Omar Bongo qui collabore toujours avec l'État gabonais, Jean-François Meyer.
Les avocats Raphaël Gauvain et Vivien Makaga-Pea s'opposent même au non-lieu partiel requis par le PNF à l'encontre de Jean-François Meyer sur les chefs de recels de détournements de fonds publics et de recels de corruption pour la période de 1997 à fin 2003. Dans l'attente du procès, tous restent présumés innocents.
L'épouse du président congolais est, quant à elle, présente dans le dossier d'instruction en raison d'un appartement situé dans le 17e arrondissement de Paris, qui lui aurait été offert par Omar Bongo et acquis, selon les enquêteurs, grâce à des fonds publics gabonais, par l'intermédiaire d'une société dénommée Atelier 74. La première dame congolaise a refusé d'être entendue par le juge d'instruction sur cette affaire, et ce malgré l'émission début 2025 d'un mandat d'amener qui avait suscité l'ire du président congolais (AI du 07/03/25).
La perspective d'une confiscation du bien, puis d'une éventuelle restitution au Gabon comme le réclament les avocats de Libreville, inquiète Denis Sassou-Nguesso, autant que la nouvelle crispation de ses relations avec son homologue Brice Clotaire Oligui Nguema.
Par Antoine Rolland