Ce matin, en parcourant la presse, un titre a surgi comme une gifle à l’intelligence collective : « M. GBAGBO, taisez-vous ! … Quand on parle de cacao en Côte d’Ivoire ».
La grande UNE du journal Le Matin, réputé proche du RHDP, intime ainsi à un citoyen de se taire. Dans une démocratie, demander à un adversaire politique de se taire n’est pas un argument. C’est un aveu. C’est le réflexe d’un pouvoir qui redoute le débat contradictoire.
Une telle UNE n’est pas seulement polémique : elle révèle une conception inquiétante de la parole publique, où seuls les laudateurs auraient droit d’expression. On aurait pu ne pas répondre. Mais il faut qualifier les choses : exiger le silence d’un opposant, surtout d’un ancien chef d’État, est contraire à l’esprit démocratique. La démocratie organise la contradiction ; elle ne l’étouffe pas.
Pourquoi donc Laurent Gbagbo devrait-il se taire selon eux ? Les écrivassiers du pouvoir expliquent que sa gestion fut catastrophique. Vieille antienne. Tentative répétée de réécrire l’histoire à l’envers. Pourtant, nombre de planteurs se souviennent d’une période où le mot « planteur » rimait avec dignité. Dans la filière cacao, hévéa et bien d’autres, les prix versés permettaient de vivre décemment. Le produit était acheté à plus de 50 % du prix mondial. On ne distribuait pas de bouts de papier en guise de paiement. On ne demandait pas d’attendre indéfiniment son dû. Il y eut des dérapages ? Oui. Aucune œuvre humaine n’est parfaite. Mais les auteurs furent sanctionnés. C’est aussi cela, gouverner : corriger et assainir.
Et aujourd’hui ? La question est simple : le cacao est-il effectivement acheté au planteur ivoirien, oui ou non ? Voilà le cœur du débat. Voilà ce à quoi le pouvoir devrait répondre. Or, au lieu d’apporter une réponse claire et vérifiable, certains adoptent la posture de l’esprit assiégé, transformant toute interpellation en attaque politique. On reproche aux autres exactement ce qu’on vous reproche, sans jamais chercher à se défaire de ses propres tares. La diversion devient méthode. L’esquive remplace l’explication. Le prix du cacao a été fixé à 2 800 FCFA à la veille d’échéances électorales. Mais sur le terrain, des planteurs affirment ne pas percevoir effectivement le prix annoncé. On leur remet des promesses, des papiers, en leur demandant d’attendre. Pendant ce temps, des scandales de détournements massifs éclaboussent la filière, sans que la rigueur des sanctions ne paraisse proportionnelle aux montants évoqués.
Lorsque Laurent Gbagbo a pris la parole face à la population de Soubré, il n’a fait qu’exercer un droit fondamental : celui d’alerter, de questionner et de dénoncer ce qu’il considère comme une mauvaise gestion de la filière cacao. Il n’a ni insulté ni diffamé ; il a posé des questions précises sur la situation des planteurs et sur la réalité des paiements annoncés. Pourquoi une telle prise de parole déclenche-t-elle autant d’urticaire au sein du pouvoir ? Parce qu’elle touche un point sensible : la souffrance réelle d’un monde rural qui attend des réponses claires plutôt que des injonctions au silence.
Déporté à La Haye, traduit devant la justice internationale, accablé de toutes les accusations possibles, il est ressorti acquitté au terme d’un long procès. On peut ne pas partager ses idées. Mais on ne peut lui dénier le droit à la parole. C’est précisément pour cela que sa voix dérange. Parce qu’elle recentre le débat sur l’essentiel. Parce qu’elle pose les bonnes questions là où d’autres préfèrent le vacarme. Laurent Gbagbo est une voix crédible, non par nostalgie, mais par constance et par expérience. Il doit parler parce que les Ivoiriens veulent l’entendre. Il doit parler parce qu’aux yeux de nombreux citoyens, il demeure un défenseur résolu du peuple, notamment des planteurs aujourd’hui confrontés à l’incertitude.
Exiger le silence comme mode de gouvernance rappelle ces systèmes où la parole discordante est perçue comme une menace en soi, ces régimes fermés où l’on confond stabilité et mutisme forcé, autorité et intimidation. L’histoire a montré que ces modèles finissent toujours par redouter la moindre critique, parce qu’ils savent que la vérité fissure les façades. Dans une démocratie digne de ce nom, on ne demande pas à l’adversaire de se taire. On lui répond. Le débat n’est pas une menace pour la République ; il en est la respiration.
GILLES CHRIST DJÉDJÉ