La légèreté avec laquelle notre administration traite le séjour des étrangers au Congo, jusqu’à ce jour, prouve que nos différents gouvernements n’ont pas du tout tiré les enseignements de l’attentat contre le DC 10 d’UTA perpétré depuis l’Aéroport International de Maya-Maya où le laisser-aller poursuit son bout de chemin.
VIII.- DE LA DERIVE AU PLAN ECONOMIQUE ET SOCIAL
L’effondrement de l’autorité de l’Etat et la désorganisation de la force publique ont pour corollaire la débâcle économique et le naufrage social. Pendant cinq ans de transition, notre pays a été financièrement dépouillé et socialement ruiné. Les fiances publiques, les richesses nationales, les patrimoines immobiliers et fonciers, etc., ont été honteusement gérés comme on ne l’a jamais vu depuis l’indépendance de notre pays.
Pendant cinq ans la République a fonctionné à coup de devis fallacieux et de paiements par anticipation (PPA) sans que l’on tienne compte des règles élémentaires de bonne gestion des finances publiques et de tenue d’une comptabilité publique digne de ce nom. Des bureaux et résidences de certains commis de l’Etat étaient devenus à cette époque-là, des mini Trésors publics où des hommes d’Etat et des hauts fonctionnaires y allaient percevoir des frais de missions et autres privilèges.
Pendant cinq ans le Trésor Public et la Caisse Congolaise d’Amortissement ont été transformés en deux abreuvoirs publics où la plupart des escrocs de la République devenus soi-disant opérateurs économiques, au nom de la guerre, allaient et venaient, narguant les vrais entrepreneurs qui se comptent sur le bout des doigts.
La gestion des finances de la République a ressemblé à un plat de « TIEBU-DJEN » où chaque invité pouvait se servir selon la grandeur de sa paume.
Dans un pays où le gouvernement de la République seul pourvoyeur de l’argent prétendu même pour payer les salaires des fonctionnaires, pour verser les pensions de retraite des agents, où le crédit bancaire est limité sinon inexistant, un pays où les banques sont devenus de simples agences de paiement des salaires des fonctionnaires et des agents du secteur privé, un pays où l’économie est paralysée, comment donc expliquer le rythme soutenu de constructions des somptueuses résidences privées tant à Pointe-Noire qu’à Brazzaville voire à l’intérieur du pays ; comment expliquer le rythme effréné d’acquisition de nouvelles voitures de luxe de toutes marques confondues par une poignée de privilégiés ?
L’Etat lui-même, en violation flagrante des textes qui réglementent le renouvellement du parc roulant des administrations publiques et parapubliques, a battu le record d’achat des voitures en cinq ans de transition. Certaines de ces voitures flambant neuves ont été, soit prématurément accidentées par des chauffards, soit purement et simplement maquillées et soustraites du patrimoine de l’Etat à la fin de la transition. C’est un gâchis qui dépasse de loin l’ensemble du parc automobile importé tout au long du plan quinquennal 1982-1986 où notre pays a connu un réel essor aux plans économique et social.
Que dire du patrimoine immobilier et foncier de l’Etat et de toutes les entreprises publiques en liquidation ou en cours de privatisation ?
Que dire précisément des patrimoines immobiliers et fonciers de l’Office National des Postes et Télécommunications (ONPT), d’HYDRO-CONGO, de l’Office Congolais de l’Entretien Routier (OCER), de la MAB et de l’UCB scandaleusement bradés et pris d’assaut par les initiés du système à la suite de leur privatisation ou liquidation, et demain de l’ATC, la SNE, la SNDE, etc., subiront à coup sûr le même sort. Pendant ce temps, l’Etat lui-même est malheureusement obligé d’héberger dans des hôtels particuliers des ministres, des hauts dignitaires et hôtes de marque.
Je mets au défi le Parlement de commettre une enquête parlementaire sur la braderie du patrimoine immobilier et foncier de toutes ces sociétés liquidées ou privatisées. Pendant les cinq ans de transition, la corruption et l’affairisme, deux maux dénoncés régulièrement par vous-même dans vos discours, ont pris des proportions inimaginables. Tous les corps d’Etat ont été gagnés par ce fléau visible et invisible sans qu’aucune disposition effective ne soit prise par le gouvernement de la République pour tenter réellement de l’enrayer.
Sous votre premier mandat à la magistrature suprême, au lendemain du 5 février 1979, vous auriez réagi immédiatement et fermement.
Aujourd’hui, la sanction contre tous ceux qui commettent des actes délictueux dans l’administration consiste à relever un fonctionnaire d’un poste pour l’affecter à un autre qui peut lui offrir quelquefois plus d’avantages que le premier.
Ainsi, on prend les mêmes et on recommence dans un pourrissement total sans perspectives de solution.
Le pays est comme livré aux vautours, et à une meute de chacals qui ne quitteront jamais le lieu du festin tant qu’ils n’auront pas fini d’avaler le dernier morceau du gibier constitué ici par le patrimoine de l’Etat et les richesses nationales. Ici encore, le peuple est surpris par votre manque de réaction.
Dans les Constitutions d’avant et d’après guerre du 12 mars 1992 et du 20 janvier 2002, la déclaration du patrimoine est rendue obligatoire pour tout citoyen congolais qui accède à une fonction d’Etat. Or curieusement, que ce soit sous la législature du président Pascal Lissouba, en passant par la transition de 1997, au début de votre septennat, aucun de ceux qui ont accédé aux responsabilités d’Etat n’a fourni sa déclaration de patrimoine. Et je suis convaincu que le premier septennat va se terminer sans que personne n’aura déposé sa déclaration de patrimoine. Ainsi l’accumulation illicite des biens sociaux peut se poursuivre en toute liberté.
Monsieur le Président,
Si au niveau de la Caisse de Retraite des Fonctionnaires, il y a tant soit peu une amélioration des conditions et du rythme de paiement des pensions, au niveau de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale, c’est un calvaire que vivent nos retraités. La plupart d’entre eux quittent les quartiers périphériques de Brazzaville, parcourant des kilomètres à pied dans l’espoir toujours déçu de percevoir une pension dérisoire de quinze à quarante mille francs CFA. Il est inacceptable que la dépréciation des pensions de retraite à la CNSS ne soit supportée que par les usagers sous l’indifférence totale de l’Etat, pourtant garant de la solidarité nationale. Pire, entre deux pensions que l’on touche hypothétiquement, il se passe quelquefois trois à quatre trimestres de silence, voire plus sans que l’Etat se soucie de savoir comment font les retraités pour subsister.
La gestion financière et sociale de la CNSS mérite du Gouvernement et de votre part, une attention toute particulière.
Le chômage et le désœuvrement des jeunes qui font l’objet de tant de discours mais jamais d’une tentative concrète de recherche de solutions, risquent, d’imploser de la façon la plus imprévue dans un pays où personne n’ignore que certains jeunes chômeurs ou désœuvrés savent manier les armes.
La misère qui sévit à Brazzaville, à Pointe-Noire et à l’intérieur du pays et qui rend aléatoire et précaire les conditions de satisfaction des besoins primaires comme l’eau, l’électricité, le logement et l’alimentation, risque à la longue de menacer sérieusement la paix sociale dans notre pays si au niveau du gouvernement des dispositions ne sont pas prises.
IX - LA DERIVE AU PLAN SANITAIRE
Notre C.H.U. qui regorge d’éminents professeurs de médecine et de brillants spécialistes n’a plus de réputation que son nom. On est à se demander si pendant les cinq ans de transition, il y a été mis un seul sou. Tous les ascenseurs sont en panne et l’on imagine assurément le calvaire des malades qui vont en consultation aux différents étages, surtout lorsqu’il s’agit des personnes âgées. Le transport des malades à dos est devenu une pratique courante. Je dois ici féliciter le nouveau directeur du C.H.U. qui, en l’espace de quelques mois, a pu réhabiliter quelques deux ou trois ascenseurs.
Depuis plus de dix ans les malades hospitalisés dans toutes nos formations sanitaires n’ont plus reçu gratuitement ni aspirine, ni nivaquine. Les malades devant subir une intervention chirurgicale doivent tout acheter eux-mêmes, de la compresse à l’alcool à 90°.
Le service des urgences de cette institution médicale n’a de positif que la présence du personnel. Les médecins de garde n’ont plus que la foi de leur serment, de leur blouse blanche et quelques rares appareils.
Entre la consultation, la délivrance de l’ordonnance, le temps pour les parents de courir chercher les médicaments en pharmacie, encore faut-il avoir l’argent, les malades qui y sont évacués ont tout le temps de trépasser. Il n’y a absolument aucun produit pour les premiers soins.
Aujourd’hui, face à la dégradation du système de santé publique dans notre pays, à la pauvreté et à la précarité généralisée, une écrasante majorité de congolais n’a plus accès au minimum de soins de santé, et certaines catégories au bas de l’échelle sont contraintes de recourir à la pharmacie ambulante dans la rue avec tous les dangers que cela comporte.
X - DE L’EFFONDREMENT DU SYSTEME EDUCATIF.
Que dire de ces cinq ans de transition au cours desquels, on n’a enregistré aucun changement notable pour notre système éducatif au bord du chaos ? Quelques milliards ont été décaissés d’octobre 1997 à août 2002 dans ce système, mais pour quels résultats ?
En réalité notre Université qui était l’une des meilleures d’Afrique Noire est aujourd’hui en queue de peloton. Voici bientôt six ans que personne ne sait plus quand commence et quand se termine une année académique. C’est à peine si chaque Faculté ou Institut ne s’est pas élaboré son propre calendrier annuel. L’école primaire et secondaire est devenue un lieu où les parents s’adonnent à une corruption bien organisée faisant des études une simple formalité, étant donné d’ailleurs que le bas niveau de tout le système n’inquiète pas l’Etat qui, demain, pour recruter dans la fonction publique ou accorder des bourses pour l’université, n’appliquera aucune sélection sur des critères objectifs.
La situation la plus paradoxale, celle connue par tous les gouvernements qui se succèdent au Congo, est celle de nos enfants assis, dans certaines écoles, à même le sol, alors que notre pays est producteur de bois. De nombreux enseignants, déçus par leurs conditions de travail, se battent pour obtenir leur affectation ou leur détachement vers d’autres administrations offrant de meilleurs avantages (cas des régies financières).
Quelquefois confinée dans des structures inadéquates, l’école privée qui devait normalement relever le niveau de la compétition face à l’école a, de son côté, versé dans la facilité en recrutant son personnel parmi les diplômés sans emploi n’ayant aucune formation pédagogique. On imagine dès lors le niveau et les conditions d’apprentissages des enseignés.
Monsieur le Président,
Tout cela me donne l’impression ou plutôt conforte l’idée que vous avez laissé faire, pour des raisons que ni l’histoire, ni les générations futures ne comprendront jamais, parce que l’effondrement actuel de l’Etat et de la Nation compromet pour longtemps l’avenir de nos enfants, de nos petits-enfants et nos arrières petits-enfants.
Ce que les Congolais attendent de vous, ce ne sont ni les discours ni les déclarations de bonnes intentions, ni la mise en place des commissions, colloques ou séminaires de réflexion sur ceci ou cela, encore moins l’adoption par le Parlement de lois supplémentaires.
Les maux étant connus et amplifiés chaque jour, les Congolais attendent de vous-même et de votre gouvernement des décisions suivies d’actes qui permettent de restaurer l’autorité de l’Etat, de créer les conditions d’un minimum de justice sociale et d’arrêter net l’impunité. Votre longue expérience à la tête de notre pays (19 ans) et votre connaissance des problèmes et des hommes vous donne une forte capacité de discernement entre ce qui est mauvais et ce qui est bon pour ce Congo meurtri.
Notre pays, plongé dans une crise profonde, multiforme et complexe, a besoin d’un véritable sursaut national. Votre légitimité de sept ans à la tête de notre pays, vous donne les moyens de créer les conditions de ce sursaut. Vouloir, c’est pouvoir, c’est pourquoi je suis persuadé que si vous le voulez, vous pouvez créer les conditions d’un véritable sursaut national nécessaire pour sauver le Congo.
En conclusion, je crois avoir attiré votre attention, Monsieur le Président, sur quelques faits devenus très banals au Congo, mais considérés comme très graves ailleurs où le sens de l’Etat est en réalité.
La dureté de mon message devrait être prise ici non pas comme de l’aigreur, mais comme un désarroi et un cri de cœur, car votre réussite serait bénéfique pour le peuple congolais et vous ferait entrer positivement dans l’histoire de notre pays.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.
Emmanuel NGOUELONDELE-MONGO
Général de Brigade en retraite.