CONGO BRAZZAVILLE: Denis Christel Sassou Nguesso soupçonné de blanchiment d'argent en France, selon Mediapart
C'est un nouveau rebondissement dans l’affaire dite « des biens mal acquis ». Selon Mediapart, le fils du président du Congo-Brazzaville est soupçonné par la justice française d’avoir blanchi 19 millions d’euros en France. Le site d’information français dit avoir eu accès à une ordonnance de saisie immobilière, datée du 20 juin, qui détaille des années d’enquête sur le train de vie de Denis Christel Sassou Nguesso en France.
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Selon Mediapart, la justice française est passée à l’attaque fin juin et a saisi un hôtel particulier, dans la banlieue huppée de Paris, suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso.
Selon le site d’information, qui s’appuie sur une ordonnance pénale, la justice française estime avoir réuni suffisamment d’éléments démontrant que le fils du président congolais est bien le propriétaire de cet hôtel particulier à Neuilly.
Hôtel qui aujourd’hui est occupé par Denis Christel Sassou Nguesso et sa famille selon le rapport d’enquête cité par nos confrères.
L’enquête de la justice française porterait également sur deux autres biens : deux appartements dans le 16e arrondissement de Paris.
Selon l'ordonnance, les fonds en cause sont sans commune mesure avec les revenus officiels déclarés par Denis Christel Sassou Nguesso, rapporte Médiapart, qui ajoute que la piste avancée par les enquêteurs est celle du pétrole, sur lequel le pouvoir exécutif a la haute main.
Contacté par nos confrères, l’avocat du fils du président congolais affirme que contrairement aux conclusions judiciaires, Denis Christel Sassou Nguesso n’est pas le propriétaire des biens immobiliers visés. Et que les faits dénoncés par l’enquête de la justice ne sont en réalité pas établis.
Les biens mal acquis sont des biens mobiliers et immobiliers acquis en France par des dirigeants d'État africains avec des financements jugés douteux, et qui font l’objet d’une enquête de la justice française.
La justice anticorruption a saisi au début de l’été, à Neuilly-sur-Seine, un hôtel particulier suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso, ministre et fils du président autocrate du Congo-Brazzaville. Pour justifier cet acte, les juges ont rédigé une ordonnance pénale, dont Mediapart a pris connaissance, qui détaille des années d’enquête sur un vertigineux train de vie.
À Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), il y a près de la mairie un bien bel hôtel particulier aux volets vert bouteille et aux poignées dorées qui abrite une famille et un soupçon. La famille est celle de Denis Christel Sassou Nguesso, le fils du président autocrate du Congo-Brazzaville et l’un des chefs d’État les plus influents du continent africain. Juste après sa réélection, Emmanuel Macron a d’ailleurs transmis par voie diplomatique à son homologue congolais, qui cumule trente-huit années de pouvoir sans partage, un message de « remerciements, d’amitié et d’encouragement à consolider la relation » entre le Congo et la France.
Mais dans le même temps, il y a le soupçon : celui de la justice anticorruption française qui considère que l’hôtel particulier du fils Sassou, comme d’ailleurs deux autres appartements de luxe situés dans le XVIe arrondissement de Paris, est le fruit d’un vaste système de blanchiment d’argent occulte issu de détournements de la rente pétrolière du Congo-Brazzaville. Pour mémoire, un peu plus des deux tiers des recettes de l’État congolais proviennent du pétrole, ce qui a fait pendant des décennies les grandes heures de la vieille Françafrique et des affaires qui l’accompagnent, comme le scandale Elf Aquitaine (définitivement jugé en 2004).
Au début de l’été, la justice est passée à l’attaque et a saisi l’hôtel particulier de Neuilly de la famille Sassou dans la plus grande discrétion. Et pour justifier cet acte d’enquête, un juge d’instruction du pôle financier du tribunal de Paris a signé, le 20 juin, une ordonnance de saisie pénale immobilière que Mediapart a pu consulter et qui détaille des années d’enquête policière et judiciaire sur le vertigineux train de vie en France de Denis Christel Sassou Nguesso, 47 ans, lui-même ministre (de la coopération et des partenariats public-privé) du gouvernement de son père.
La charge est lourde. La justice évalue aujourd’hui à près de 19 millions d’euros le montant total des fonds suspects dépensés en France par Denis Christel Sassou Nguesso pour son compte personnel ou celui de sa famille. Cela comprend l’hôtel particulier de Neuilly, acheté en 2009 pour 5,2 millions d’euros, auxquels il faut ajouter 5,4 millions de travaux d’embellissement, un triplex à 4 millions dans le XVIe arrondissement de Paris et un autre appartement de 1,6 million dans le même quartier. Et c’est sans compter les 600 000 euros dépensés en un claquement de doigts en costumes sur mesure dans des boutiques de luxe…
« Paravents » et « hommes de paille »
Bien que Denis Christel Sassou Nguesso s’en défende, la justice estime avoir réuni suffisamment d’éléments démontrant qu’il est bien le propriétaire de l’hôtel particulier de Neuilly.
Les policiers de l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) estiment ainsi que la société civile immobilière (SCI) qui détient le bien n’est en réalité que « l’un des paravents » du ministre congolais pour masquer son identité. L’enquête a notamment permis de déterminer que le capital de ladite SCI est réparti entre les mains de deux personnes, dont l’une d’entre elles est… le chef du protocole de Denis Christel.
Quant au gérant de la société, il s’agit d’un agent administratif d’une société pétrolière dont Denis Christel fut le dirigeant pendant des années. Le même prête-nom avait d’ailleurs été utilisé par la famille Sassou Nguesso pour des achats de biens immobiliers en Floride, aux États-Unis, selon la justice américaine qui a transmis des informations à la France.
La justice française affirme aujourd’hui que son enquête établit « sans conteste » que l’hôtel particulier de Neuilly est occupé par Denis Christel et sa famille, c’est-à-dire sa femme et ses deux garçons, qui sont d’ailleurs scolarisés à Neuilly. Des photographies, des courriers, des factures, des cartes bancaires et des vêtements marqués au nom de la famille ont notamment été retrouvés en perquisition.
Les investigations ont aussi permis de remonter au notaire au cœur de l’opération immobilière, dont les archives révèlent que la transaction avait été gérée par Denis Christel Sassou Nguesso depuis une adresse mail à son nom. Coïncidence, le même notaire fut par le passé le notaire habituel des Bongo, la famille régnante au Gabon, également visée par la même enquête (dite des « biens mal acquis »), ce qui lui vaut déjà une mise en examen du chef de « blanchiment de détournements de fonds publics et de corruption ».
Des dépenses « sans commune mesure », selon les juges, avec les revenus officiels déclarés du fils Sassou.
Fait intéressant : le paiement pour l’achat de l’hôtel particulier des Sassou est passé par la sulfureuse banque BGFI et l’argent a été versé par un notaire de Brazzaville, déjà apparu dans l’enquête française dans le cadre d’autres achats immobiliers pour le compte de la famille avec, à chaque fois, des financements tous plus rocambolesques les uns que les autres. Et une fois le bien immobilier acquis, une société d’architecture, embauchée pour s’occuper de l’embellissement des lieux, a ouvert dans ses livres un compte client au nom de… « Denis Sassou ».
À ce stade de l’enquête, la question désormais centrale est donc de déterminer la provenance de l’argent qui permet un tel train de vie. Selon l’ordonnance judiciaire du 20 juin dernier, les fonds en cause sont « sans commune mesure avec les revenus officiels » déclarés par Denis Christel Sassou Nguesso, qui varient entre 6 000 et 35 000 euros mensuels selon les années et les postes qu’il a occupés.
Sur la piste de l’or noir
La piste avancée par les enquêteurs est celle du pétrole, sur lequel le pouvoir exécutif congolais a la haute main. Les juges ont d’ailleurs recueilli les témoignages de l’ancien président d’Elf Aquitaine, Loïk Le Floch-Prigent, et d’anciens cadres de banque, qui ont affirmé que des détournements de la rente pétrolière sont réalisés depuis des années au profit du clan Nguesso.
Pour appuyer leurs soupçons, les enquêteurs citent un homme de paille de la famille Nguesso qui a monté au fil des ans tout un ensemble de sociétés « fictives » dans les paradis fiscaux en lien avec le commerce du pétrole.
Avec un système bien rodé : des cargaisons pétrolières étaient vendus en dessous des prix du marché pour le compte de l’État congolais à l’une des sociétés de l’homme de main du clan Sassou, qui les revendaient ensuite plein pot sur les marchés internationaux. Des commissions occultes étaient versées entre-temps sur le compte d’une société à Hong Kong, Long Beach Limited, dont le bénéficiaire économique n’est autre, selon les juges, que Denis Christel Sassou Nguesso.
Autre système mis en cause par l’enquête : une société de trading suisse, Gunvor, est soupçonnée par la justice suisse d’avoir versé, elle aussi, pendant des années, des commissions occultes au profit de l’actuel ministre congolais.
Les conclusions de l’enquête judiciaire sont accablantes. Elles parlent de corruption « à grande échelle ».
Conclusions de la justice dans son ordonnance de juin dernier : « Denis Christel Sassou Nguesso a perçu, pendant de très nombreuses années et à grande échelle, des revenus occultes issus de détournements des revenus de la rente pétrolière congolaise ; les commissions occultes qu’il a ainsi perçues expliquent l’importance de sa fortune personnelle, qu’il a ensuite blanchie au moyen d’achats immobiliers pour son compte et pour celui des membres de sa famille. »
Contacté par Mediapart, l’avocat de Denis Christel Sassou Nguesso, Me Jean-Jacques Neuer, estime que les faits dénoncés par l’enquête « ne sont en réalité pas établis » et qu’ils sont donc « contestés » par son client, dont il rappelle qu’il n’est pas mis en examen dans le dossier. L’avocat affirme que, contrairement aux conclusions judiciaires, Denis Christel Sassou Nguesso n’est pas le propriétaire des biens immobiliers visés, mais il refuse de rentrer plus dans le détail de son démenti.
En revanche, il n’hésite pas à s’exprimer sur la saisie pénale de l’hôtel particulier de Neuilly, estimant qu’elle s’inscrit dans le contexte global d’une enquête qu’il juge « indécente, choquante et invraisemblable ». « Après le colonialisme et l’esclavagisme, qui sommes-nous, en France, pour jouer les redresseurs de torts en Afrique ? », dénonce Me Neuer, pour qui l’affaire ne serait rien d’autre qu’une « tentative de déstabilisation politique d’un pays étranger ».
Si le président Denis Sassou Nguesso pense la même chose que l’avocat de son fils, il n’est pas certain que les vœux d’Emmanuel Macron de « consolider la relation » franco-congolaise soient très écoutés à Brazzaville.