Congo-Brazzaville, l’État-prison du Vieux DICTATEUR SANGUINAIRE ET CORROMPU Denis Sassou-Nguesso
Au Congo-Brazzaville, des voix discordantes « congelées »
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Réélu avec 88,4 % DES VOIX
Elle a 26 ans et paraît coquette avec ses créoles XXL, ses yeux de biche et ses sourcils redessinés au crayon. Jusqu’au 21 février 2021, date de son incarcération à la maison d’arrêt de Brazzaville, elle était en master de lettres à l’Université Marien Ngouabi. Son visage et son nom, Chancelia Moulounda, ont resurgi ce 8 mars 2022, journée internationale des droits des femmes, avec des appels à sa libération. Sous les verrous depuis plus d’un an, cette étudiante est accusée d’« atteinte à la sûreté de l’État ». Mais très peu d’informations ont filtré sur les faits qui lui sont reprochés. « Son dossier est vide et elle ne représente aucune menace selon une source proche du dossier », écrit le journaliste congolais Arsène Séverin1.
Cette piqûre de rappel, surtout relayée sur les réseaux sociaux, a eu peu d’échos dans les médias congolais. Rares sont ceux qui osent dénoncer publiquement les maux de ce petit pays pétrolier d’environ 5,5 millions d’habitants dirigé par Denis Sassou-Nguesso (DSN), 38 ans cumulés au pouvoir. Membre historique du Parti congolais du travail (fondé en 1969), militaire de carrière et ex-patron de la « Sécurité d’État » (le service de renseignements), DSN a pris une première fois les rênes du pays en 1979. Puis une deuxième fois en 1997, après une période d’alternance de cinq ans incarnée par Pascal Lissouba et soldée par une guerre civile.
Régulièrement éclaboussé par des affaires de corruption et de captation de la rente pétrolière par le clan au pouvoir2, le Congo de Sassou-Nguesso est aussi qualifié par certains opposants de « Stasi tropicale », du nom de la redoutable police politique de l’ex-Allemagne de l’Est. Sous le vernis des hôtels et quartiers résidentiels de haut standing de Brazzaville, règne un climat d’oppression écrasant. Opposition muselée, société civile étouffée, surveillance généralisée, arrestations arbitraires, torture... Le cas de Chancelia Moulounda s’inscrit dans une longue liste d’exactions imputées au régime.
DES COUPS DE MASSE SUR LES CHEVILLES
Il y a notamment eu cette vidéo de cinq minutes diffusée début janvier sur les réseaux sociaux. En fond sonore, des hurlements, des supplications. À l’image, un policier, entouré de ses collègues, qui frappe à coups de masse les chevilles et les jambes de jeunes hommes entravés. D’une cruauté insupportable, la scène se déroule en plein jour sous un viaduc menant à Kintélé, quartier du nord de Brazzaville. Parmi les suppliciés, l’un est décédé des suites de ses blessures, sept autres ont aujourd’hui les chevilles ou les tibias brisés. Quant aux sept tortionnaires, cinq d’entre eux, tous des policiers, ont été - fait rarissime - condamnés à dix ans de prison ferme le 9 février. Cet épisode de violences n’était toutefois pas un acte isolé : des cas de torture ont été rapportés sous ce même viaduc depuis septembre 2021.
Deux mois plus tôt, dans la nuit du 4 au 5 novembre 2021, au moins six hommes décèdent peu après leur interpellation au Commandement territorial des forces de police de Brazzaville, l’ex-commissariat central. L’affaire renvoie à celle de Chacona, relative à la mort de treize jeunes hommes dans un commissariat en juillet 20183. Cette fois, le gouvernement invoque des « décès accidentels probablement liés à la surpopulation carcérale ». Mais à l’issue d’une autopsie qu’il prend en charge, le Centre d’Actions pour le développement (CAD), organisation congolaise de défense des droits humains, affirme que « des coups et blessures volontaires sont à l’origine des décès »4. Sur les corps de quatre des six victimes identifiées, des hématomes, des plaies, des marques de brûlures.
Citons encore le cas - documenté lui aussi par le CAD - de Neverdine Landou Tembo, 24 ans, Congolais de la RDC voisine résidant à Brazzaville. Alors qu’il achète du pain le 25 août 2021, un militaire lui reproche de ne pas avoir respecté la file d’attente, contrôle son identité, puis le poignarde. Une petite foule commence à protester. L’homme en kaki menace de dégoupiller une grenade et disparaît. Le jeune homme décède peu après.
LES VIOLENCES POLICIÈRES SE MULTIPLIENT
Entre institutionnalisation de la violence et banalisation des exécutions, ce type d’exactions se comptent par dizaines en 2021 selon le rapport annuel du CAD5. Et leur recensement est loin d’être exhaustif. « Nous sommes une jeune organisation sans relais à l’intérieur du pays, où ces pratiques existent aussi. Mais dans les deux grands centres urbains [Brazzaville et Pointe-Noire, la cité pétrolière, NDLR], il ne se passe pas une semaine sans qu’on soit alerté. Il suffit d’être un présumé Bébé noir6 pour que la vie soit ôtée, pour qu’on soit torturé. Il n’y a plus de droit, plus de lois, plus de dignité humaine », observe Trésor Nzila, directeur du CAD et transfuge de l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH).
Des jeunes hommes torturés dans des geôles congolaises indiquent à Afrique XXI avoir été « repassés » (avec un fer à repasser) ou avoir reçu des décharges électriques sur certaines parties du corps. « D’autres méthodes atroces sont employées, comme le dépeçage avec des objets tranchants ou le recours à des chiens pour attaquer les parties génitales masculines, ajoute Trésor Nzila. Depuis 2015, les violences policières et les décès en détention se multiplient en toute impunité. »
2015, année pré-électorale, a été marquée dès le mois de septembre par la vive contestation d’un projet de nouvelle Constitution qui devait permettre à Sassou-Nguesso de briguer un nouveau mandat. L’autocrate a été réélu le 20 mars 2016 en usant de sa plus grande ressource politique : la répression. Le département du Pool, dans le sud, considéré comme rebelle, a été bombardé. Au moins 130 opposants, réels ou supposés, ont été arrêtés7.
Deux des adversaires de Sassou-Nguesso à la présidentielle de 2016, Jean-Marie Michel Mokoko et André Okombi Salissa, paient cher leur obstination à ne pas reconnaître sa victoire : ils ont été condamnés respectivement à vingt ans de prison et vingt ans de travaux forcés. De quoi refroidir toute velléité contestataire pour la présidentielle de mars 2021. Les évêques congolais ont bien tenté une irruption dans le jeu politique, plaidant pour la transparence du scrutin8. En vain. DSN a rempilé pour un quatrième mandat consécutif, avec un score osé (88,57 % des voix) et des bureaux de vote guère fréquentés à travers le pays - presque un non-événement. « Le régime a acquis son pouvoir au prix du sang et cherche à se maintenir par tous les moyens, comme si tout était permis pour garantir sa survie », déplore Trésor Nzila.
« NE JAMAIS PRENDRE LE MÊME ITINÉRAIRE »
Parmi ses autres ressorts, le régime est passé maître dans l’art d’entraver la liberté d’expression. Les voix discordantes sont bâillonnées9. Les membres du mouvement pro-démocratie Ras-le-Bol, fondé en 2014, en savent quelque chose : 130 d’entre eux ont déjà été arrêtés et enfermés depuis leur opposition au référendum constitutionnel du 25 octobre 2015. Sans reconnaissance légale – le statut d’association leur est refusé - ni accès aux médias locaux, Ras-le-Bol se compose d’activistes « de terrain ». Des trentenaires en majorité, qui n’ont jamais connu d’autre président que Sassou-Nguesso. Leurs modes d’action : collage d’affiches, organisation de débats, campagnes d’alerte sur les arrestations arbitraires, sessions slams ou live Facebook, comme les affectionne le coordinateur adjoint du mouvement, Chryst Belvi Dongui.
Cet informaticien de 36 ans filme en direct les défaillances ou l’absence de services publics (comme ici, ou là). Il questionne, s’indigne, que ce soit dans une banlieue où un groupe électrogène est en panne, dans des salles de classe délabrées, dans un hôpital sans eau, ou au milieu de femmes lavant linge et vaisselle dans une mare d’eau souillée. Des conditions de vie à des années-lumière du somptueux train de vie de la nomenklatura. « La population a peur de dénoncer ne serait-ce que le manque d’eau ou d’électricité. Ce genre de critiques est risqué, il peut entraîner une arrestation par les agents du renseignement. Donc c’est à nous de monter au créneau », dit-il.
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