SEMLEX AU PAYS DE L’OR NOIR : AU CONGO BRAZZAVILLE LES DÉTOURNEMENTS DES DENIERS PUBLICS ET LA CORRUPTION EXPONENTIELLE PLOMBENT L'ECONOMIE DU PAYS


SEMLEX AU PAYS DE L’OR NOIR
Par Philippe Engels (Médor) et Khadija Sharife (OCCRP). Avec Marc Guéniat et Agathe Duparc (Public Eye, Suisse)
L’un des plus grands négociants de pétrole au monde s’est tourné vers une société belge spécialisée dans les passeports pour soudoyer des officiels africains et accéder à leurs champs pétroliers. Mais un employé a avoué le paiement de commissions secrètes pour faire couler l’or noir.
En 2006, le milliardaire suédois Torbjörn Törnqvist cherchait désespérément une nouvelle source de pétrole. En tant que directeur général de Gunvor, un géant du négoce de brut qu’il avait créé avec Gennady Timchenko, l’allié de Poutine, Törnqvist avait des raisons de craindre que les relations de plus en plus tendues entre la Russie et les États-Unis finiraient par couper la principale source de pétrole de son entreprise. Le Congo-Brazzaville, en Afrique centrale, semblait être une solution alternative. Ce pays était sur le point d’ouvrir le champ pétrolier de Moho-Bilondo, son premier réservoir en eaux profondes.
Pour s’y implanter, Törnqvist s’est tourné vers un natif du Congo-Brazzaville, Maxime Gandzion, ancien cadre du pétrolier français Total, puis conseiller spécial du président congolais Denis Sassou-Nguesso. Utilisant cette position dominante, Gandzion a ouvert la voie à un accord lucratif pour Gunvor. Entre 2010 et 2012, la société a engrangé des revenus d’environ 2,2 milliards de dollars sur 22 cargos achetés au Congo-Brazzaville. Sur une seule année, en 2011, plus de 20 % des bénéfices mondiaux de l’entreprise – 327,9 millions de dollars – provenaient directement de ce petit pays appauvri.
Souci : l’opération n’a pu se conformer aux lois congolaises. Les cargos ont été achetés sans appel d’offres public, ce qui est illégal selon la loi en vigueur dans ce pays. En outre, ceci a été possible grâce à des paiements à des officiels gouvernementaux, découlant des revenus pétroliers et des frais gonflés que Gunvor facturait à la compagnie pétrolière nationale, selon une analyse de Public Eye, une organisation suisse anti-corruption.
La preuve de tout ceci provient d’une série de contrats, de factures, de communications et d’autres documents obtenus par Médor et par le consortium de journalistes OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), ainsi que des dossiers judiciaires et d’autres documents publics qui ont fait l’objet de fuites.
Ce n’était pas la première fois que de tels paiements ont été effectués. L’apport essentiel de Gandzion à Törnqvist, c’est d’avoir mis Gunvor en contact avec la société belge Semlex, spécialisée dans les passeports biométriques. Celle-ci s’est avérée vitale dès un premier deal pétrolier significatif en Côte d’Ivoire.
Puis, Semlex est devenu un acteur crucial dans les autres opérations africaines de Gunvor. Selon le contrat signé avec Gunvor, Semlex était simplement censée l’aider à acheter du pétrole. Le problème réside dans la manière. Selon une enquête menée conjointement par le magazine belge Médor et le consortium international OCCRP, Semlex a largement supervisé le paiement de 48 millions de dollars (l’équivalent de 41,5 millions d’euros) grâce auquel Gunvor a engrangé des accords commerciaux favorables dans deux pays, la Côte d’Ivoire et le Congo-Brazzaville. Une somme colossale.
Médor, l’OCCRP et l’agence de presse Reuters ont récemment indiqué queles activités biométriques de Semlex à travers toute l’Afrique ont été entachées par la corruption. Gunvor peut y avoir vu un partenaire idéal en raison de son carnet d’adresses riche en contacts politiques africains et de son vaste réseau de sociétés offshore.
Les paiements ont été blanchis via ce réseau. Les fonds étaient transférés entre la Suisse et Hong Kong, aussi bien que vers l’Ile Maurice, le Luxembourg et Monaco. Pour masquer la véritable relation entre Semlex et Gunvor, ces transferts d’argent étaient justifiés en frais d’expédition. Les documents montrent que des intermédiaires de Gunvor, tel Gandzion, ont utilisé le réseau de sociétés de Semlex pour distribuer ces fonds. Maxime Gandzion et son fils Yoann menaient déjà des affaires avec le directeur-fondateur de Semlex, le BelgeAlbert Karaziwan.
Ni Maxime Gandzion, ni Albert Karaziwan n’ont répondu à nos demandes de commentaires. François Koning de Janson Baugniet Associes, le cabinet d’avocats représentant Semlex, a renvoyé à un communiqué de presse qui faisait suite à d’autres soupçons, relatifs au commerce de passeports. Du côté de Gunvor, on nie tout acte répréhensible, au nom de l’entreprise et de ses dirigeants, en ce compris son directeur général Torbjörn Tornqvist.
L’OUVERTURE IVOIRIENNE
Tout a commencé en Côte d’Ivoire. En mars 2008, un contrat ressemblant à un accord d’un an a été signé entre Gunvor et la filiale de Semlex dans ce pays, nommée Semlex C.I. Par l’intermédiaire de Semlex, en 2010 et 2011, Gunvor a effectué des paiements de 7,6 millions de dollars à des officiels proches du président Laurent Gbagbo, aujourd’hui remplacé. Grâce aux services de banques suisses et belges, dont la BSI et BNP Fortis, cinq paiements ont été destinés à trois autres agents de l’Etat : l’oncle de Gbagbo Laurent Ottro, qui dirigeait la raffinerie nationale, Aubert Zohore, conseiller économique du président, et Kassoum Fadika, à la tête de la compagnie pétrolière ivoirienne Petroci.
En raison de la crise politique qui s’est développée à l’époque dans ce pays, il n’est pas établi que ces paiements ont atteint leurs destinataires. Nous n’avons pu trouver aucune activité commerciale qui légitimerait ces paiements.
Par mail, Fadika a déclaré ceci à Médor et à l’OCCRP : « Je n’ai pas reçu d’argent d’une personne de Gunvor, à quelque titre que ce soit. Excepté Gunvor, je n’ai absolument aucune connaissance de l’organisation dont vous parlez et je n’avais aucun lien avec l’un ou l’autre de ses membres. »
Après ces paiements, Gunvor a accédé auprès de la compagnie Petroci à plus de 3 millions de barils de pétrole ivoirien à des tarifs préférentiels. Sous Gbagbo, Gunvor a aussi fourni 90 millions de dollars au régime ivoirien sous forme d’un prépaiement du pétrole. Comme plus tard au Congo-Brazzaville, les paiements aux officiels découlaient des recettes pétrolières.
Exemple : des factures datées du 2 mai 2011 montrent que Semlex reçoit alors de Gunvor une participation aux bénéfices (« profit sharing ») de 2 dollars le baril sur le pétrole ivoirien transporté les 11 et 13 avril. Les factures font référence à deux cargos, le Mare Aegeum et le Glen Maye, qui se sont approvisionnés auprès des champs pétroliers ivoiriens Espoir et Baobab. Sur ces opérations, Semlex a reçu plus de 3 millions de dollars pour deux expéditions totalisant 1,6 million de barils, bien que cette firme de passeports n’ait joué aucun rôle dans l’extraction ou le transport du pétrole. Ces fonds ont été rapidement acheminés vers des comptes bancaires offshores.
Les virements bancaires, les factures, les contrats et divers échanges écrits révèlent un vrai système. Gunvor transférait des fonds à Semlex C.I. qui distribuait aussi vite ces sommes d’argent importantes - environ 70 % étaient destinés à des officiels. Pendant ce temps, Gunvor accumulait les profits, puis il s’est tourné vers d’autres pays d’Afrique afin d’amplifier ses succès.
LÀ OÙ LE PÉTROLE S’ÉCOULE EN DOUCE
Aujourd’hui, le Congo-Brazzaville a une dette nationale de plus de 9,1 milliards de dollars, dont au moins 2 milliards sont dus à des négociants en matières premières, parmi lesquels les autres leaders du marché pétrolier Glencore et Trafigura. Ces traders ont souvent recours à des opérations de préfinancement – en l’occurrence, le prépaiement de pétrole non encore extrait. Il s’agit d’un mécanisme permettant de prêter de l’argent à des gouvernements désargentés, parfois à des conditions désavantageuses pour les Etats. Les acheteurs en question sont ensuite remboursés grâce à un accès au pétrole à bas prix pendant plusieurs années, les Etats étant pénalisés à long terme sur ces profits concédés à court terme à des firmes privées.
En juin 2010, Gunvor a signé le premier de deux contrats avec la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC). De même qu’un autre signé en janvier 2011, cet accord prévoyait des prêts de 750 millions de dollars au régime congolais, qui ont été partiellement financés par la banque française BNP Paribas. Selon un rapport publié en 2017 par Public Eye, relatif aux activités de Gunvor au Congo-Brazzaville, le remboursement de ces prêts s’est basé sur les ventes de pétrole. Vu l’implication de la société d’État SNPC, l’accord pourrait avoir violé la loi congolaise exigeant que les contrats de commercialisation du pétrole fassent l’objet d’un appel d’offres public.
Une société-écran basée en Suisse et nommée SEF Finance a été utilisée pour faire parvenir à Cedric Okiorina, dirigeant la SNPC, une partie du prêt consenti par Gunvor. Aucune activité commerciale ne semble justifier cela. La SNPC n’a jamais fixé les tarifs pétroliers en lien avec cet accord de prépaiement. Si bien que Gunvor a pu maximiser ses profits aux frais de l’Etat congolais.
En retour, SEF Finance a été récompensée de ses « efforts » par des frais de service de 2 à 3 %. Une facture vue par Médor et l’OCCRP montre que SEF Finance facturait son travail auprès de Semlex C.I. en se référant à un contrat dejoint ventureliant Gunvor et Semlex. La SNPC n’a pu être jointe pour commenter ces faits.
Le modèle s’est répété. Semlex a effectué un grand nombre de paiements par le biais de son labyrinthe de sociétés offshore, en apparence au nom de Gunvor. En échange, le trader pétrolier a accumulé des contrats très profitables. Souvent, Gunvor envoyait directement la majeure partie des dessous de table à Semlex C.I., qui payait alors Petrolia, une société liée à la famille de Maxime Gandzion. Selon la justice suisse, ces dessous de table ont donc permis des cargaisons de pétrole d’une valeur globale de 2,2 milliards de dollars, à 100 millions de dollars l’unité. Les paiements de Gunvor et de ses mandataires étaient souvent déguisés sous la forme de frais de consultance et de service.
https://medor.coop/fr/articles/Bruxelles-corruption-petrole-Congo-Semlex-Gunvor/

/http%3A%2F%2Fhhcsanford.org%2Fnews_3.gif)
/http%3A%2F%2Fdrakkar.747.voila.net%2Fgifs_animes%2Fdrapeaux%2Fcongo_fl_md_clr.gif)


/http%3A%2F%2Fscd.rfi.fr%2Fsites%2Ffilesrfi%2Fimagecache%2Frfi_16x9_1024_578%2Fsites%2Fimages.rfi.fr%2Ffiles%2Faef_image%2F000_9p6or_0.jpg)