Le chemin d’avenir : vers une nouvelle désillusion ?
Par Paul Bissila, 19 septembre 2009

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u Congo-Brazzaville les scrutins se succèdent et se ressemblent. Il y a un peu plus d’un an l’on s’indignait tous de la désorganisation et la tricherie constatées lors des élections locales et législatives. Le pouvoir l’avait du reste reconnu, toute honte bue. A l’occasion de la dernière présidentielle du 12 juillet 09, les mêmes acteurs nous ont servi un remake de leur sport de prédilection : la fraude, la manipulation des listes électorales, le bourrage des urnes et l’achat des votes[1]. Encore une fois l’adage selon lequel « les mêmes causes produisent les mêmes effets » se vérifie avec justesse. Ce qui, en toute objectivité, n’a pas surprit les observateurs les plus avisés du paysage politique congolais.
Ce qui ne les surprendra pas non plus c’est l’issue prévisible du nouveau projet de société dont le slogan sonne tout aussi pompeux et creux que le premier: le « chemin d’avenir ». Ainsi donc les Congolais passent sans transition de la « Nouvelle espérance » au « Chemin d’avenir ». Ici, il faut remarquer que l’on ne s’embarrasse pas de bilan puisque l’on passe de l’un à l’autre sans avoir fait une évaluation sérieuse du premier.
Dans un pays normal on devait s’attacher à vérifier si la Nouvelle espérance a atteint ses objectifs et quel héritage a-t-elle laissé aux Congolais! Par exemple quelle a été son efficacité dans l’un des principaux volets, à savoir « la municipalisation accélérée ». Ce projet était sensé moderniser les infrastructures des principales villes du pays : Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie, Owando. Qui peut aujourd’hui raisonnablement affirmer que ces localités ont connu des changements notables dans le sens de l’amélioration des conditions de vie des populations ? Les infrastructures routières, l’accès à l’eau et à l’électricité demeurent problématiques jusqu’à ce jour. Quant à l’insalubrité dans nos villes, les mots ne sont pas suffisamment forts pour décrire l’indescriptible et l’innommable.
Mais à quoi bon parler bilan puisque tout le monde reconnaît que le pays a reculé dans tous les domaines, sauf en termes de budget grâce au boom pétrolier de ces dernières années ? C’est peut-être la raison pour laquelle le pouvoir n’en fait pas! Car le pays est toujours le plus endetté par tête d’habitant au monde ; plus de 70 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1 dollar ou plus exactement moins de 250 F CFA par jour. Qui peut imaginer vivre avec si peu alors que le pays importe la majorité des produits alimentaires, y compris l’huile de palme, la farine de manioc (foufou) pour ne citer que ces deux denrées qui constituent la base de l’alimentation du Congolais moyen? Sachant que chez nous la famille suppose plusieurs personnes dépendantes d’un seul individu, qui lui-même vivote plus qu’il ne jouit du fruit de son travail ! En d’autres termes, ce sont près de 2 660 000 personnes sur une population totale estimée à 3 800 000 habitants[2]. Pour être plus explicite, ce sont 2 congolais sur 3 qui ne mangent pas à leur faim !
Voilà donc le contexte dramatique dans lequel vivent les congolais alors qu’ils étaient sensés jouir des retombées de la Nouvelle espérance. Pour quelle (s) raison(s) allaient-ils plébisciter lors de l’élection présidentielle de juillet denier un pouvoir qui les maintient dans un tel dénuement dégradant ? Après tant de battage médiatique sur ladite nouvelle espérance, quel crédit cette population malmenée des décennies durant peut-elle accorder à ce soit disant « chemin d’avenir »?
Ce nouveau slogan est le dernier avatar des élucubrations des « conseillers blancs » venus des bords de Seine et à qui le pouvoir déverse des sommes d’argent faramineuses. C’est à croire que les neurones des Congolais ne pèsent pas lourd face à tant de pseudos « génies » venus de l’Hexagone ! Toutefois, venant des individus qui n’ont que le profit personnel et immédiat comme boussole et carburant, donc se nourrissant sur la bête, on ne peut être que méprisant, car ils ignorent les aspirations profondes des Congolais, bref l’âme congolaise. Mais s’agissant de nos propres dirigeants, c’est la preuve incontestable de leur manque d’ambition pour ce peuple. Dès lors, aucune circonstance atténuante ne peut leur être accordée dans la mesure où 12 ans après avoir usurpé le pouvoir, ils prétendent avoir trouvé « le chemin » pour l’avenir de nos enfants! Des enfants qui pour certains avaient 10 ans en 1997 et qui en ont maintenant 22. Quel avenir pour eux dans la mesure où ils ont grandi, de l’avis de tous, sous le règne d’un système éducatif en déliquescence, d’un système sanitaire où il ne fait pas bon de tomber malade alors que le paludisme endémique fait des ravages et dans un contexte d’accroissement irrésistible de la pauvreté ?
Non, à n’en pas douter, cette nouvelle « usine à gaz » ne peut constituer l’avenir des Congolais. D’ailleurs comment croire que le système tel qu’il est constitué et fonctionne nous fera oublier la corruption endémique, la gabegie, l’incompétence, le détournement et la confiscation des deniers publics érigés en vertus, le népotisme et le clientélisme, bref la mal-gouvernance ? D’ailleurs, le nouveau-ancien président lui-même l’a reconnu dans son récent discours d’investiture. Il n’y aura que quelques nostalgiques thuriféraires pour croire encore à ce nouveau mirage proclamé sur tous les médias nationaux et même internationaux. Les mêmes qui hier encore ne tarissaient pas d’éloges pour la Nouvelle espérance! Où sont-ils aujourd’hui pour faire au moins leur travail de journalistes : chercher à savoir ce qu’est advenu de ce projet de société ? Mais bon, ceci est une autre histoire ! Nombreux sont les observateurs nationaux et internationaux à penser que ce corps de métier en Afrique doit absolument faire sa « révolution ». En effet, il lui faut passer d’agent propagandiste des pouvoirs locaux à un véritable contre-pouvoir afin de faire évoluer les sociétés africaines. Certes, il s’en trouvera quelques uns pour perpétuer cette « tradition » inique, mais pas la majorité tout de même !
49 ans de solutions inefficaces à des problèmes bien connus de tous, c’est assez ! Il n’est pas possible de penser que ces ayatollahs de la politique de la soumission au néocolonialisme porté à bout de bras par les réseaux politico-mafieux de la Françafrique, seront en mesure de faire que l’Afrique prenne son destin en main comme le souhaite les populations africaines et récemment le Président américain Barack Obama. Dans un monde où la compétition et l’approche comparative sont la règle, il est des moments où, en tant qu’africain, il nous est difficile de supporter l’humiliation du fait des comportements de nos dirigeants politiques. Des résultats extrêmement difficiles à cautionner et à expliquer.
Des exemples de contrats signés sans avoir pris la peine de lire les termes desdits contrats foisonnent et sont connus de tous. La mise à l’écart, au moment de la signature des contrats, du cadre spécialiste ayant élaboré et porté un projet, sous le prétexte fallacieux qu’il n’est pas originaire de la même région ou du même clan que le Ministre de tutelle ou le Président. Mais aussi, l’enrichissement illicite alors même qu’on ne peut justifier des revenus du travail correspondant. Voilà quelques exemples, non exhaustifs, de faits ou situations qui font la réputation de nos pays, qualifiés de républiques « bananières » par ceux-là même qui en profitent le plus. Nul ne doute que les Robert Bourgi, Jacques Toubon, Jacques Chirac, et bien d’autres encore, n’en pensent pas moins même s’ils en ont profité ou continuent à en profiter.
Dès lors, la question qui mérite d’être posée est de savoir : qui de la diaspora ou des dirigeants politiques de nos pays font véritablement la réputation de l’Afrique ? Car, pour que nos partenaires considèrent nos pays comme des républiques bananières, il faut bien qu’ils en aient fait l’expérience à un moment où à un autre. Dans ces conditions, il faut clore le débat lancé par le pouvoir congolais lorsqu’il accuse les compatriotes de la diaspora de « donner une mauvaise image du pays », bref d’œuvrer contre les intérêts du pays.
C’est l’occasion de dire une fois pour toute qu’une diaspora d’un pays qui aspire au développement, si elle n’en est pas la vitrine, est une des composantes essentielles. Tout dirigeant politique digne de ce nom devrait en tenir compte et tout mettre en œuvre pour l’impliquer dans le développement de son pays. Certains, même en Afrique, l’ont compris. C’est le cas du Mali. Voilà un pays qui, l’ayant tellement compris, dispose même d’un ministère ou secrétariat d’état pour sa diaspora qui, il est vrai, contribue au budget de l’état à hauteur de 30% !
Mais le Congo de Mr Sassou n’a que faire des Congolais de l’étranger s’ils ne sont pas à sa botte. Dommage ! Car en réalité, le pays a besoin de tous les congolais. La preuve en est qu’avec seulement ceux qui sont à l’intérieur des frontières nationales (encore que les plus méritant ne sont pas à la place qu’il faut !), le pays avec un « électrocardiogramme » aussi plat, est désespérément malade. C’est comme cet entraîneur de club qui, bien que disposant de joueurs talentueux, n’intègre pas les bons éléments mais en plus n’arrive pas à en faire une équipe performante. Le problème ici ne vient pas seulement de certains « joueurs » mais surtout du coach. Quand notre fameux « coach » comprendra-t-il qu’il n’est pas l’homme de la situation et que son système et les hommes qui l’incarnent ne font pas l’affaire?
Le peuple lui, l’a bien compris et l’a manifesté en refusant de cautionner la mascarade électorale du 12 juillet 09. Qui osera encore prétendre que le peuple congolais ne sait pas ce qu’il veut ! Il n’y a aucun doute qu’il veut des dirigeants qui ont la capacité d’unir le pays en proie au doute et qui donnent à chacun la force de se battre pour sa construction dans la paix et le respect de chacun. Des dirigeants et une élite férus de valeurs comme la compétence, le goût du travail bien fait, le respect de la chose publique et des institutions, la tolérance, la justice, l’équité, etc.
C’est bien Mr Sassou qui confiait dans un article[3], je cite « Nous sommes meurtris de voir que notre petit pays de 2,5 millions d’habitants (évoquant la période de 1992 à 1996) est divisé à cause d’un groupuscule qui affiche une conception tribaliste de la gestion de la chose publique. Nous nous sommes battus longtemps pour un idéal : celui de voir ce pays uni, allant vers son développement par étapes solidement maîtrisées… ». Mais douze années de pouvoir sans partage plus tard, ce verdict sans appel peut lui être soumis. Pire, si hier il partageait avec Mr Lissouba la responsabilité du désastre, aujourd’hui il est le seul responsable, puisque seul maître à bord. Il y a donc récidive et perpétuation des mauvaises pratiques. Sous son « règne » jamais ces travers n’ont bénéficié d’un quelconque début de solution. Au contraire, cela a empiré ! Et « le développement par étapes solidement maîtrisées » ne fait même plus parti de ses rêves. En un mot, seul le journaliste de l’époque pouvait croire à ces élucubrations de circonstance, car tout congolais sérieux sait pertinemment que ces propos sonnaient faux.
C’est du reste ce que constate une mission parlementaire de la Commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale Française effectuée en République du Congo entre le 11 et le 15 décembre 2000 et conduite par Mr Gérard Charasse, Mme Monique Collange et Mr Michel Terrot[4]. Ils considéraient que le Congo est « un pays qui a perdu ses structures et ses repères » avec l’éclatement de la société congolaise d’une part, et l’absence de vision à long terme du développement de l’autre. Sur ce dernier aspect, il est symptomatique de voir l’abîme qui sépare les déclarations d’intention et les actes. Ils rapportent que : « En dépit de cette situation, un des constats les plus inquiétants, résultants des nombreux entretiens que nous avons eus, est l’absence quasi-totale de prise en compte des questions économiques et de développement. Autant les représentants de la société civile que nous avons rencontrés, au premier chef les représentants des grandes religions, ont mis en avant les enjeux liés au développement, la nécessité de réformer l’économie et surtout l’éducation, autant les hommes politiques, à l’exception du Président Sassou, semblent préoccupés par l’organisation des élections et le dialogue politique. Le plus inquiétant est que l’on parle donc beaucoup de politique au Congo, mais jamais sur une base programmatique. » . Plus loin, ils donnent même ou presque la piste à suivre impérativement : «… Pourtant, les carences béantes d’un pays dont les potentialités sont si grandes exigeraient un effort sans précédent pour sortir du sous-développement. Le Congo a la chance d’avoir une population peu nombreuse, des ressources naturelles –pétrole bien sûr, mais aussi le bois, encore très peu exploité-, un approvisionnement en eau abondant…… ».
Force est de constater que nous sommes nombreux à partager ces observations de bon sens. Mais si les leçons avaient été tirées, nul ne doute que le Congo serait dans une conjoncture favorable aujourd’hui. Mais hélas ! Hélas ! Hélas ! Même celui qui semblait avoir tout compris (selon la mission parlementaire de la Commission des affaires étrangères évoquée plus haut) et qui a eu toutes les cartes en mains, n’a pas été en capacité de mettre le pays sur de bons rails. Alors, on peut être certain que le chemin qu’il nous propose aujourd’hui nous conduira dans l’impasse. Avec des mentors venus tout droit des bords de Seine, même si certains comme François Soudan affirment que « La France a lâché l’Afrique »[5], l’Afrique est loin d’avoir fini avec les dictateurs soutenus par la France officielle et affairiste.
Pour une République Juste et Démocratique. Vous trompez le peuple, nous dénonçons.
[1] Source OCDH in « Election présidentielle du 12
juillet 09 : Très faible taux de participation et vote peu crédible »
[2] Source: Human Rights Report: Republic of The Congo, 2008; www.state.gov/g.
[3] Le Nouvel Afrique Asie n°142-143, pages 8 à 12, juillet-Août 2001
[4] Rapport d’information : « Le Congo-Brazzaville après la guerre civile : un pays à reconstruire », 2001, n° 2918
[5] L’Intelligent n°2098- du 27 mars au 2 avril 2001, page 20 à 29.