Rien ne peut diviser
La République Démocratique du Congo
Et la République du Congo
Il est des peuples que l'histoire a cousus ensemble avec un fil si solide que, même la maladresse des hommes, ne parvient pas à le rompre. Le peuple congolais des deux rives du puissant fleuve Congo en est l'incarnation. D'un côté Brazzaville, de l'autre Kinshasa, deux villes capitales, mais au milieu, un même fleuve.
C'est pourquoi l'incident survenu, dans la nuit du 26 au 27 août 2026, dans l'espace de Makotipoko, dans le département de la Nkéni-Alima, en République du Congo, entre des militaires des deux Congo, doit être regardé pour ce qu'il est. Ici, un incident malheureux, regrettable et douloureux, mais incapable de fissurer le socle d'une fraternité millénaire.
Les faits sont connus. Le bilan humain est lourd, la blessure réelle. Et comme toujours dans ces zones où la frontière est une eau qui bouge, chaque version porte sa part d'ombre.
Mais que pèse cet incident face à la force de ce qui unit la République du Congo et la République Démocratique du Congo? La sagesse des deux États a déjà parlé. Au moment même où l'incident survenait, la Ministre des Affaires étrangères de la République Démocratique du Congo, Son Excellence Thérèse Kayikwamba Wagner, se trouvait à Brazzaville, en visite de travail, aux côtés de son homologue le Ministre Constant-Serge Bounda.
Tous deux, avec les Ministres de la Défense des deux pays en contact permanent, ont choisi la seule voie digne de leur histoire commune. La voie diplomatique, l'appel à la retenue. Ils ont rappelé une vérité stratégique fondamentale qui stipule que cet incident ne reflète pas l'image des relations qu'entretiennent et veulent continuer à entretenir les deux pays frères. Ayant annoncé le rapatriement imminent des deux militaires de la République du Congo retenus.
Au delà de cette altercation, entre les deux Congo, on peut se poser des questions. En effet, que pourrait bien vouloir construire la République du Congo contre la République Démocratique du Congo et vice versa? Rien ne laisse présager ni ne justifie la moindre velléité expansionniste de part et d'autre.
La République Démocratique du Congo est ce scandale géologique que le monde entier envie, avec ses terres rares, son cobalt, ses forêts immenses. Que viendrait-elle chercher sur les quelques gisements de la République du Congo? Et inversement, quel intérêt Brazzaville aurait-il à convoiter un pouce de terre au-delà du fleuve quand son destin est lié à la stabilité de son immense voisin ?
Il ne reste alors qu'une explication, la seule honnête. C'est le zèle, l'état d'esprit, la maladresse, parfois l'attitude provocatrice d'éléments isolés des forces armées, livrés à eux-mêmes dans des zones enclavées, sans boussole morale et sans canal de communication clair.
C'est donc à ces composantes mêmes que doit revenir la plus haute responsabilité. La mission noble de sécurisation des frontières ne se mesure pas au nombre de coups de feu tirés, mais au nombre d'incidents évités. Un militaire qui sécurise une frontière entre deux pays frères ne monte pas la garde contre un ennemi. Il monte la garde pour que les deux pays frères continuent de se parler, de commercer, de pêcher ensemble sur le même fleuve. C'est une mission morale avant d'être militaire. Stratégiquement, chaque balle tirée entre Makotipoko et Yumbi est une balle offerte à ceux qui, au loin, rêvent de voir les deux Congo se tourner le dos.
Aux fins que Makotipoko ne se reproduise plus jamais, il faut transformer l'émotion en institution. L'histoire des frontières dans le monde, nous enseigne que les conflits frontaliers qui traînent sont toujours ceux où les mécanismes de prévention ont fait défaut. Il faut d'abord institutionnaliser ce qui n'a été que conjoncturel. Une Commission mixte permanente de sécurité fluviale, coprésidée par les deux Chefs d'État-Major des deux pays.
Par ailleurs, regarder comment substituer aux patrouilles parallèles et concurrentes des patrouilles mixtes et conjointes, avec des embarcations arborant les deux drapeaux. Matérialiser et numériser le fleuve Congo, baliser les zones de pêche, de navigation et de surveillance. Former ensemble les marins et les gendarmes dans une même école fluviale binationale, avec un même manuel de règles d'engagement qui interdit l'ouverture du feu sans sommation visuelle et sonore validée par les deux commandements militaires.
Enfin, associer les populations riveraines, ces premières sentinelles de la paix, en créant des comités locaux de bon voisinage.
La leçon de Makotipoko est une leçon d'humilité pour les armes et de grandeur pour la diplomatie. Le fleuve Congo qui sépare les deux Congo est celui qui les a le plus unis. Les artistes musiciens, de Wendo Kolossoy, Luambo Makiadi Franco à Paul Kamba, Jean Serge Essous, de Tabu Ley, Koffi Olomide à Moutouari Kosmos, Locko Massengo, ont déjà fait l'unité que les politiques peinent parfois à formuler. Cette culture partagée, que les peuples des deux Congo gardent jalousement comme une relique sacrée, est plus forte que toutes les maladresses des hommes en uniforme.
Que les armes se taisent donc pour laisser parler le fleuve Congo. Plus les militaires des deux pays camperont sur des bases pacifiques, au sens le plus profond, le plus spirituel et le plus professionnel du terme, plus les incidents comme celui de Makotipoko sortiront définitivement de la pratique des deux armées congolaises.
Rien ne peut diviser la République Démocratique du Congo et la République du Congo, pour la simple raison que Dieu lui-même, en dessinant le fleuve, a refusé de les séparer.
Puisse les familles touchées par les incidents survenus au cours de l'altercation, entre les deux pays, faire l'objet, sans delai, de justes réparations à la hauteur des blessures et décès enregistrés. De sévères sanctions disciplinaires, le cas échéant, ne devant pas écartées.
Bordeaux 28 août 2026
Ouabari Mariotti
Ancien Secrétaire Général aux Affaires Etrangères par intérim
République du Congo